Première Visite au Golf


Le Golf Drouot, j'y viens tout d'abord en visiteur. Je veux dire nous y venons, car c'est avec mon pote Gérard. Gérard Chezaud, fils de la gardienne d'un immeuble aujourd'hui rasé par le passage du fleuve "Péripherique " qui se situait au 8 Place de Verdun , l'extrême limite du 17ème et de Neuilly.
Je ne saurais plus dire aujourd'hui comment nous nous étions connus, mais le plus important c'est qu'on était des potes. Comme les doigts de la main . Jamais Jaques sans Gerard, jamais Gerard sans Jacques. Dès que je mettais un pied hors de la loge de gardien d'une petite entreprise de fabrication de pièces détachées pour moteur de voiture et d'avion, la société FRAM, 21 avenue de la porte des Ternes ou j'habitais, c'était pour aller faire un tour jusqu'au 8 place de Verdun. J'étais alors apprenti tapissier decorateur dans une magnifique boutique du 81 avenue des Ternes, immeuble où ma grand-mère maternelle offiçiait elle aussi, comme concierge.

1961. Le cadeau de mes parents pour avoir brillamment et contre tout espoir réussi victorieusement à l'épreuve redoutée du certificat d'étude primaire à l'école St Ferdinand des Ternes, aujourd'hui : Collège Andre Malraux, fut une guitare. Une chère, simple mais merveilleuse guitare accoustique de chez Paul Beuscher .



15 ans, une Guitare

Avec Gérard, nous avons un tas de points communs, d'abord on aime tous les deux cette musique qui ne s'entend qu'au compte-goutte sur les rares radios Françaises "le Rock". Il faut subir le flot des chansons d'André Claveau, de Mick Michèle et de Dario Moreno (et ce ne sont pas les pires) avant de pouvoir entendre oh! joie suprême, un titre d'Elvis, de Chuck Berry ou de Little Richard. Avec Gérard, on est plus "Chaussettes" que Chat, et plus "Eddy" que Dick ou Johnny et quand le Twist déferle un peu partout on travaille dur chez lui, devant la grande glace de la cheminée dans la loge du 8 place de Verdun, nos mouvements de hanches, de bras et d'épaules pour assurer dans les surboums qui se présentent, mais uniquement le twist version "Chaussettes Noires" bien sûr.


1962-1963. La première visite au Golf est pour nous, gentils voyous de la porte des Ternes un peu décevante.
On y vient un après-midi en se promenant .
Pas complètement par hasard car on a une idée de son adresse, mais sans avoir vraiment décidé d'y venir. C'est assez impresionnés qu'après avoir timidement poussé la double porte battante du 2 rue Drouot nous nous retrouvons au pied de cet escalier.
Tout le mur de droite en montant est recouvert de miroirs, ce qui lui donne une dimension encore plus gigantesque.
En arrivant sur le palier du premier étage, seule la partie gauche du club est accessible. Tout est très eclairé et en face de nous sur le mur est accroché un panneau sur lequel on peut lire le nom des groupes qui participeront au concours du vendredi soir: Les Rebelles, Les Gardians, Tony welek & Les Flashs, Les Meteores. La vedette de la soirée sera Vince Taylor, Vince Taylor? un de nos chanteurs favori.
Sur la gauche s'amorce une salle dont le mur de droite est pratiquement occupé par le bar. Après le bar sur la droite s'ouvre une longue salle appelée un peu plus tard 'Salle des Slows' ou trône le magnifique Juke-Boxe Seeburg qui fait déjà la réputation du Golf.
Les jeunes qui sont là ne nous ressemblent pas beaucoup. Garçons et filles ont les cheveux crèpés et très laqués et sont "tirés à quatre épingles" le genre qu'on a tendance à traiter de snobinards quand on les croise dans les rues de notre quartier des Ternes.


Nous aussi bien sûr on a enfilés un costard une chemise et une cravate, mais comme ce n'est pas dans nos habitudes générales, on assume mal. De toutes façons aux pieds, costard ou pas costard on a enfilés nos bottes. De belles bottes "Acme", brillantes comme des miroirs. Des bottes qu'on a achetées aux Puces de Clignancourt au prix de terribles privations. A 25 francs par semaine (salaire d'arpète tapissier ) ça en fait des sacrifices pour acheter des bottes à 300 balles. Du coup on ne les quitte jamais et elles non plus. Que ce soit sous un Jean ou sous un pantalon de costard, aux pieds c'est toujours :"Bottes".

La musique diffusée par les haut-parleurs de la sono du Golf est super. Du rock encore du rock et toujours du rock, on en a jamais entendu autant de suite c'est un vrai régal. Malgré ça, Gérard et moi on a tendance à rester dans notre coin. Pas envie de se méler. L'ambiance est plutôt sympa, on voit bien qu'ils se connaissent tous entre eux, mais nous, on les connait pas. On écoute la musique, on rigole entre nous, on les charrie en douce sur leur coupe de tifs, y en a même qui mettent du fond de teint, whaaa? qu'est-ce-que c'est que ces gonzesses?... Les gars parlent de l'ambiance " terrible" des week-end au Golf, alors on décide d'y revenir le vendredi soir, d'autant plus que Vince doit y chanter .

Le Vendredi suivant on y est, et là tout est différent...

Tout d'abord pour entrer, alors qu'il n'y avait personne quand nous sommes venus dans la semaine, la queue commençe dans la rue Drouot même, se poursuit sur toute la montée des escaliers jusque sur le palier . Là, assise une dame dans une minuscule cabine placée sur la gauche, nous vend un billet d'entrée pour la somme de 3 francs, je crois.Ce ticket nous donne droit à une consommation ( sans alcool bien sûr ). Debout à droite de la caisse, placé juste a côté du tableau où sont inscrit les groupes participant au concours, se tient un homme. Il très bien habillé, chemise bleu, gilet noir et pantalon de flanelle. Les bras croisés, l'index de la main droite sur la bouche, il observe le va et vient des gens qui entrent et sortent. Il est plutôt souriant et amical , il a l'air très passif mais ne vous y fiez pas. C'est le Maître des lieux : Henri Leproux. La dame de la caisse, nous l'apprendrons plus tard, est Colette Leproux. Les jeunes de notre âge qui évoluent dans le club sont un peu moins sapés que ceux que l'on a croisé en semaine. Il y a en même quelques-un en "moumoutte" (blouson de pilote, fourré en mouton ) avec une belle chouffe de cheveux sur la tête et en ceux là, on se reconnait davantage, ouf?


Le Golf est maintenant totalement ouvert. Il y circule déjà un monde fou.Vince sans doute. Venant de la droite la partie qui était inaccessible la semaine, on entend au loin de la musique, mais pas celle des disques, celle d'un groupe qui joue. On y fonce directement. Tout d'abord c'est une première salle dont le mur de gauche est tapissé des photos de ceux qui sont deja passés sur la scène depuis l'ouverture et sont devenus vedettes. On y voit tous les groupes et chanteurs de la première génération. Johnny, Eddy et les Chaussettes, les Pirates, les Vautours , ça n'en finit pas. On continue d'avancer tétanisés, puis on descend les deux marches qui donnent dans une seconde salle , celle située au dessus de l'angle du boulevard et de la rue Drouot et on tombe en arrêt comme des chiens de chasse.

C'est LA REVELATION. La salle est pleine pratiquement jusqu'à ces deux marches et tout au fond, sur une scène d'1 m 20 de hauteur, sous les projecteurs un groupe se démène, leurs têtes touchent presque le plafond, mais ils sautent quand même sur place.

Le batteur cogne comme un beau diable sur sa batterie. Il n'y a pas d'amplis, car nous l'apprendrons plus tard, tous les musiciens sont branchés sur la sono du golf et seul le groupe vedette de la soirée peut ammener son propre matériel. C'est la première fois qu'on voit ça en vrai. On en croit pas nos yeux. Alors on ne bouge plus et on reste là jusqu'à la fin de leur prestation, soit 1/2 heure. Je ne me souviens plus s'ils étaient bons, mais quelle importance… ils jouent en vrai. J'ai les yeux qui se brouillent, des picotements dans le dos et sur le dessus des mains. Pour moi c'est le déclic, il faut que je fasse ça aussi. Je ne sais pas comment, mais un jour je jouerai sur la scène du Golf...

On reste là toute la soirée. En deux groupes on a comprit le système. Profiter q'un groupe te plaise moins pour aller boire ton Coca au bar et revenir pendant la pause quand tout le monde se rue vers le bar et que le groupe suivant s'installe, afin de trouver une place au plus près de la scène pour mieux voir la prestation de la vedette qui finira la soirée. Mais nous y voila... il est 23h30, Henri monte sur scène et annonce:

"Et maintenant de vrais professionnels, Vince Taylor accompagné par les Dragons"



Vince & les Dragons au Golf

L'ambiance monte et chauffe de plus en plus. Le passage de Vince nous rend fous. Il n'y a plus de réserve qui tienne on gueule comme tout le monde après chaque chanson. Au bout d'une heure de son show, il est complètement en sueur,nous aussi !! Nos liquettes nous collent à la peau on aurait aimés être en Jean et en T-shirt, mais rien à faire ce soir, on a encore enfilé costume et cravate pour frimer un peu, sans savoir ce qui nous attendait. Rien à foutre on s'éclate. On reste là, jusque tard, assez tard pour voir les musiciens de Vince venir prendre un dernier verre au bar du Golf, mais eux ont droit a l'alcool. On a même la "chance" de pouvoir leur donner un coup main a descendre leur matos jusque dans la rue Drouot ou deux grosses bagnoles américaines les attendent. Puis, comme après un coup de baguette magique à la Cendrillon, en voyant s'éloigner leurs bagnoles, on se souvient qu'il n'y a plus de métro et que c'est à pied qu'il va nous falloir rentrer jusqu'a la porte Maillot. Qu'inporte!… on a la tête pleine de son et d'images, on chante à tue tête les chansons de Vince sur le Boulevard Haussman desert, on échafaude des plans d'avenir ou le Golf Drouot tiens une place de premère importance.
Chuuut…doucement Gérard, y a la "4cv Pie" des flics qui roule au pas juste derrière nous...

Novembre 2001 - Jacques Mercier


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